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Charles Perraton |
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ANALYSE DE DOCUMENT
Des images sous la gouverne de l'indice
Sicard, Monique. «Mille huit cent quatre-vingt-quinze ou les bascules du regard». Le cinéma et la science. Coordonné par A. Martinet. Paris : CNRS Éditions, 1994. P. 18-31
Sicard, Monique. «De la scène a l'écran». Les Cahiers de médiologie. N¡ 1 (avril 1996). Également disponible sur lInternet : URL : http://www.mediologie.com/numero1/art6.htm
. N. p.
Lexercice du regard de connaissance quon retrouve associé à lusage «scientifique» de la photographie et du cinématographe au tournant du siècle crée une distance sinon une distinction entre un sujet (observateur) et un objet (observé). Or, la manière qua le sujet de se rapporter à lobjet na rien de commun avec celle à laquelle il recourt dans ses rapports avec un autre sujet. La production dun tel savoir fondé sur (et dans) la puissance du regard implique généralement lexercice du droit de connaître lobjet par un sujet et le refus de reconnaître à lobjet le pouvoir de mettre le sujet à lépreuve. A cet égard, les travaux de Monique Sicard 1 sur lannée 1895 ouvrent la porte à une réflexion nécessaire sur lusage des dispositifs de médiation et linterprétation des images.
Même si la naissance de la psychanalyse coïncide avec celle du cinématographe, il nen reste pas moins que pour Freud, et de manière tout à fait paradoxale, «il ne sagit plus de "croire ce que lon voit", car lessentiel est invisible pour les yeux» 2. Il préfère redonner la parole à ceux qui avaient été tenus à distance jusque là par la photographie. Sintéressant à leurs témoignages et à leurs récits, il suit leur histoire à la trace et compte ainsi remonter du visible à linvisible, du signe manifeste aux significations latentes, du conscient à linconscient. Ce passage de l'observation à l'écoute change tout aussi bien le point de vue épistémologique sur le sujet que la perspective éthique des rapports entre le médecin et le patient. La nature de la science et le statut du chercheur s'en trouvent bouleversés.
Sans relâche, il cherche la solution dénigmes quil se pose à lui-même, échafaude des hypothèses, les confronte à la pratique expérimentale, formule des théories, vérifie ensuite si le «terrain» confirme... 3
Certes les travaux sur la chronophotographie ont permis de substituer lobjectivité des dispositifs de vision (graphiques et visuels) à la subjectivité du regard, mais pour accéder à la connaissance de linvisible, et notamment à celle du corps en mouvement, on aura développé une telle fascination pour les images, quil aura fallu attendre un certain temps avant de réaliser que ces dernières étaient dabord les traces de la présence du dispositif, simple reflet de notre regard sur le monde. Or, le passage de Charcot à Freud correspond à un glissement du regard vers lécoute. Pour Freud en effet, il nest surtout pas question de reproduire les spectacles orchestrés par le célèbre professeur de la Salpêtrière qui met publiquement en scène les malades dans lespoir de tirer des connaissances du simple fait de porter un regard sur eux. Freud choisit au contraire la relation privée avec le patient, pour mieux se libérer de la tyrannie de loeil et se concentrer sur lécoute des récits et lanalyse systématique des discours nécessaires à la mise en contexte de la maladie. Ce faisant, Freud assure le passage de la représentation aux moyens de la représentation, et son déplacement est rendu possible grâce à laffirmation de nouvelles conditions pour la production du savoir.
Avec lui, la question ne porte plus uniquement sur le statut des images, mais aussi, et surtout, sur la nature du rapport instauré par le processus de recherche. Loin dêtre l'expression d'une vérité qui se livre à l'observation, les images nées de lutilisation des dispositifs de vision appellent, selon lui, une interprétation que seul le recours au langage rend possible. Dès lors, les conditions démergence de lobjet de recherche se trouvent liées à celles de production des énoncés du patient. Le malade nétant plus un simple objet dobservation, il devient un sujet à part entière, et les conditions se trouvent réunies pour bien saisir que le pouvoir de lobservateur agit sur les conditions dexistence de lobservé, et que les conditions de production de connaissance de lun interfèrent sur les conditions dexistence de lautre 4.
Pendant ce temps Charcot reste persuadé quil suffit de croire ce que lon voit pour comprendre les phénomènes. Voilà pourquoi il part des images que lui tend son photographe, Albert Londe, pour les décrire et les comparer dans lespoir de définir les lois qui gouvernent la maladie. Mais ni la photo ni la chronophotographie ne lui apportent ce quil faut pour comprendre, de sorte quil en vient à penser que lhystérie est héréditaire, se mettant ainsi à produire des énoncés renvoyant davantage à la fiction quà la science.
Cette fascination pour les images au tournant du siècle a quelque chose de lattachement positiviste pour les faits observables et la matérialité. En ce sens, larrivée de Freud correspond à un changement paradigmatique important. Le fait de substituer lécoute au regard, et donc de partir des témoignages et des récits pour élaborer des hypothèses et échafauder des théories, de manière à les confronter ensuite à lexpérience et à lépreuve du «terrain», a pour conséquence dorganiser la recherche sous la gouverne de lindice et de soumettre le procès de connaissance aux exigences éthiques. Lensemble de la démarche implique la remise en question du rapport entre le médecin et le patient et permet notamment de dénoncer lillusion selon laquelle le premier se situe en dehors des problèmes du second.
Ce qui intéresse Londe n'est pas l'analyse du mouvement, c'est la saisie photographique de l'instant. Ainsi, depuis plusieurs années, plutôt que le procédé au collodion, il utilise le gélatino-bromure, plus rapide, qu'il trouve préférable pour photographier «les idiots, les dégénérés et les fous». 5
Après de longues années passées au service de Charcot, Albert Londe ressent l'inutilité scientifique de ses travaux photographiques. «Quelque peu découragé, il avoue que si la photographie médicale (...) avait une grande importance du point de vue didactique, elle profitait surtout aux médecins, mais le malade qui avait servi de sujet d'observation n'en profitait nullement» (cf. Albert Londe, Le service photographique de la Salpêtrière, Paris, Gallimard, 1975). 6
Deux modes de production du savoir sopposent donc : lun fondé sur les pouvoirs de linduction, lautre sur ceux de labduction. Dans le premier cas, la connaissance sobtient par lexpérience, cest-à-dire quelle se réalise aux limites de lobservation, alors que dans le second, elle sobtient par le raisonnement, cest-à-dire par la production dhypothèses (interprétations anticipées) destinées à la vérification ultérieure. Ce point est important pour la suite que connaîtra le cinéma comme nouveau dispositif de médiation. Son développement pose dabord le problème de son usage et la question des rapports quil génère entre ceux qui en font usage, et entre ceux-ci et le monde; il soulève ensuite la question du sens et donc de linterprétation de ces images et de ces sons quil produit.
Pour Monique Sicard 7, le théâtre bourgeois de la fin du XIXe siècle constitue une importante source d'inspiration dans la manière de développer le cinéma comme dispositif de médiation, le type de relation qu'il crée avec le public servant en effet de «paradigme du spectacle». Cela dit, «d'autres formes de représentations populaires» se superposent au théâtre pour inspirer le cinéma. À cet égard, les trucages de Georges Méliès témoignent à quel point les premières uvres cinématographiques se nourrissent également de la tradition du music hall, de la pantomime et des spectacles de rue. Mais ce qui est important à retenir, cest que le cinéma est né sous le signe de la «modernité», au sens où il saccommode très mal des «règles qui régissent le fonctionnement des spectacles» :
Le cinéma qui prend naissance dans toutes les dernières années du XIXe siècle fait voler en éclat les règles bien établies de lorganisation spectaculaire du théâtre bourgeois. 8
Puis, dans la manière de produire les images et surtout dans celle de les recevoir, on voit passer le cinéma du statut de simple curiosité à celui de véritable attraction qui mobilise le spectateur en s'adressant à ses sens et à son corps. Alors qu'au théâtre, le public bourgeois est devenu «statique et si cérébral qu'une claque organisée doit combler les lacunes de l'expression des sentiments collectifs», au cinéma, la foule est «bariolée» et «bruyante», «elle pleure, elle hurle quand le train entre en gare, elle siffle lorsque la bande filmique casse, interrompant la projection».
À la science, le cinéma emprunte «un désir de réel qui va jusqu'à l'ivresse». Ainsi, les frères Lumière s'adressent davantage aux scientifiques «dont ils sont fiers de se sentir héritiers» qu'à des illusionnistes ou à des manipulateurs d'images. Pour les inventeurs du cinématographe, le seul véritable spectateur est l'appareil de prise de vue dont l'objectivité du regard permet de témoigner de ce monde. Leurs films «constituent bien un cinéma du réel, qui rejoint (...) certains désirs de la science». Si l'observateur accepte dès lors de laisser sa place et de déléguer son regard au dispositif, c'est pour mieux «déplacer le point de vue afin de voir autrement et surtout, de comprendre». Cette matrice scientifique aura de nombreuses incidences sur la manière dorienter et dexpérimenter le dispositif cinématographique. Dans le prolongement des efforts consentis à la photographie, les précurseurs du cinéma nhésitèrent pas à investir la machine de leur désir «de voir autrement et surtout, de comprendre». Mais, à lui seul, ce désir ne pouvait garantir lobjectivité de lil-caméra. Même les inventeurs du cinéma vérité Vertov et Flaherty auront tôt fait de comprendre que la caméra ne donne pas nécessairement à «voir les choses telles quelles sont».
On imagine bien aussi que le cinéma a beaucoup à voir avec l'économie, et pas seulement dans ses débuts. Aujourd'hui encore, on ne cesse de rappeler cette idée qu'il est d'abord un produit de consommation avant d'être un art. Là se trouve d'ailleurs tout le défi à relever selon Woody Allen, pour qui «on ne peut pas créer une uvre d'art dans la logique de l'entertainment» 9. Pour Louis et Auguste Lumière, il était clair que le développement du cinématographe devait être pensé dans une perspective éminemment économique. Pour eux, la quête de réel a d'abord voulu dire la quête d'un marché; pour les grands trusts du cinéma aujourdhui, cest signifie la mise en marché des images.
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1. Monique Sicard, «Mille huit cent quatre-vingt-quinze ou les bascules du regard», Le cinéma et la science, coordonné par A. Martinet, Paris : CNRS Éditions, 1994, p. 18-31 ; et L'année 1895 : l'image écartelée entre voir et savoir, Paris : Synthélabo, 1994, (Les empêcheurs de penser en rond), 138 p.
2. Monique Sicard, «Mille huit cent quatre-vingt-quinze ou les bascules du regard», p. 24.
4. Cf. Isabelle Stengers, L'invention des sciences modernes, Paris : Flammarion, 1995, (Champs).
5. Monique Sicard, op. cit., p. 22.
7. Monique Sicard, «De la scène à l'écran», Les Cahiers de médiologie, n¡ 1 (avril 1996).
9. Jean-Michel Frodon, «Woody, ou l'art d'être américain sans être hollywoodien», Le Devoir, (22 janvier 1998), p. B-7.
Charles Perraton 3/3/1998
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