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Alain Findeli |
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ANALYSE DE DOCUMENT
Velde, Henry van de. Récit de ma vie, tome I : Anvers-Bruxelles-Paris-Berlin (1863-1900). Textes établis et commentés par Anne van Loo avec la collaboration de Fabrice van de Kerckhove. Bruxelles : Versa ; Paris : Flammarion, 1992. 448 p.
Velde, Henry van de. Récit de ma vie, tome II : Berlin-Weimar-Paris-Bruxelles (1900-1917). Textes établis et commentés par Anne van Loo avec la collaboration de Fabrice van de Kerckhove. Bruxelles : Versa ; Paris : Flammarion, 1995. 545 p.Voir également la première partie de cette analyse.
Premier (c'est-à-dire troisième) thème : quel doit être l'engagement social, politique et/ou éthique de l'artiste? La réponse de van de Velde est aussi catégorique qu'a été sa conversion à l'art appliqué. À trente ans en effet, alors que s'ouvrait devant lui une belle carrière de peintre, bien entamée au demeurant, il décide d'abandonner complètement et irrévocablement la peinture. C'est la lecture des auteurs anarchistes (Stirner, Bakounine, Kropotkine et Reclus), et surtout des uvres de Morris et Ruskin qui l'y avaient décidé. Il confessa alors à sa future épouse, Maria Sèthe, qu'il était désormais «décidé à suivre les uns et les autres sur la voie au terme de laquelle s'accomplirait la prophétie du retour du règne de la beauté et d'un régime social juste et humain». En dépit du «piètre bagage» dont il disait disposer pour suivre ces devanciers, rien ne pouvait plus l'empêcher «de répondre à l'appel de (sa) conscience qui (lui) dictait de conformer (ses) actes, tous (ses) actes, à (son) idéal esthétique et à (ses) opinions sociales.» Comme ses devanciers, van de Velde s'indignait du fait que les métiers et industries d'art fussent «indûment répudiés et considérés comme "arts mineurs" par les beaux-arts». On reconnaît bien ici le leitmotiv qui animera le manifeste du Bauhaus publié en 1919 par Walter Gropius. On ne s'en étonnera pas si l'on sait que ce dernier sera désigné par van de Velde lui-même comme l'un de ses successeurs possibles à Weimar.C'est à la fois l'esthétique et les idées politiques de Ruskin et Morris qui avaient marqué notre héros (à vrai dire, les deux aspects sont interdépendants chez eux) : «Je ressentais surtout de l'attrait pour l'horreur de la laideur qu'ils avaient dénoncée et pour leur conception d'une société communautaire répudiant le cumul des richesses entre les mains des classes privilégiées». Pour van de Velde donc, «le retour sur terre de la Beauté dépendait du triomphe du socialisme». Et même s'il convenait qu'il n'existait pas, en principe, de relation nécessaire entre les deux («on peut fort bien être un socialiste convaincu et n'avoir aucune notion de la beauté des choses ou par contre, professer un culte profond pour la beauté et ne pas être un socialiste»), il y avait selon lui, «pour l'instant, coïncidence entre l'extension du socialisme et le mouvement pour un art ou un style nouveau». Le premier manifeste de van de Velde consista à accrocher, dans une exposition de peinture en 1893, une tapisserie brodée intitulée La veillée d'anges. Dans ses conférences et ses cours, il s'employa ensuite à «détourner à temps ces jeunes gens de la voie tracée par l'enseignement officiel qui visait à en faire des artistes peintres, des sculpteurs, des architectes qui iraient grossir le prolétariat artistique où échouent toutes les demi et non-valeurs couvées par les académies.» Lorsque, bien plus tard, en 1933, il évoquera cette conversion soudaine dans une conférence prononcée à Bruxelles à l'occasion de son 70e anniversaire, ce sera pour rappeler qu'elle fut motivée, non seulement par la corruption générale du goût et le règne de la laideur, mais aussi et principalement par sa volonté de s'éloigner d'une «conception égoïste de la vie d'artiste» : «La foi en le tableau m'avait abandonné et les pinceaux (...) m'étaient tombé des mains» écrit-il en évoquant la «déroutante vérité», trouvée chez Morris, que «ce qui ne profite qu'à un seul est bien près de ne servir à personne, et que dans un avenir prochain, il ne serait considéré que ce qui est profitable À TOUS».
Deuxième (c'est-à-dire quatrième) thème : la question esthétique. On l'a vu ci-dessus, van de Velde écrit Beauté avec une majuscule et ne laisse planer aucun doute sur sa capacité à distinguer sans hésitation le beau du laid. Une telle position ferait sourire, ou frémir, aujourd'hui. C'est bien entendu à son nouveau domaine de prédilection, les métiers d'art, pour lesquels il était à la recherche d'un «style nouveau», qu'il destinait son esthétique. Son objectif : la découverte de la «loi éternelle de la conception logique», c'est-à-dire d'une beauté rationnelle qui s'opposerait à «l'une des dépravations les plus néfastes, l'une des infections les plus virulentes qui rongeait les chairs vives de l'humanité : la laideur». Mais, alors que Ruskin et Morris «s'efforcèrent de chasser la laideur du cur des hommes» van de Velde «(prêcha) qu'il fallait la chasser de leur esprit». Cette humanité, qu'il voulait «délivrer de la laideur autant que les médecins veulent (...) délivrer le genre humain des maladies qui le menacent», c'est donc «au cerveau et non au cur» qu'il fallait la toucher. Pourquoi au cerveau? Eh bien, nous dit-il, «parce que la laideur a moins corrompu notre cerveau que notre il» et «qu'un appel vibrant peut réveiller celui-ci tandis que nos yeux resteront paralysés et insensibles à la laideur tant que la raison n'aura pas agi sur eux». Pour en savoir davantage, c'est dans les autres écrits de van de Velde qu'il faut puiser, là où il définit, dans un style tout aussi emporté, la conception rationnelle et «l'ornement linéaire, abstrait et organique» qui en découle, «(surgissant) aussi spontanément de l'objet que la plante du sol». Ce culte de la beauté rationnelle prônait, selon lui, un retour aux productions remontant «aux origines de l'humanité et aux époques primitives». Elle serait, par conséquent, éternelle. Empruntant volontiers à Ruskin «la plus admirable et la plus fertile de toutes les définitions de l'art : "L'art est l'expression du plaisir que l'homme a éprouvé dans l'accomplissement de son travail"», van de Velde s'appuie cependant plutôt sur les esthéticiens germaniques (Lipps qu'il a fréquenté, Worringer, Lotze, Riegl, Wundt) pour avancer sa propre conception. Elle se caractérise principalement par une distinction très nette entre Art, Perfection et Beauté. Celle-ci, qui se situe au-delà de la Perfection, est atteinte si la sensibilité de l'artiste réussit à imprégner de vie les matériaux constituant son uvre, cette dernière devant tendre, de plus, vers son expression la plus immatérielle. «C'est cette présence et ces manifestations de la vie qui sont les règles de (mon) Esthétique».
Mais s'il avait abandonné et récusé la pratique des beaux-arts, van de Velde ne se considérait cependant pas comme un artisan. Au contraire, il tenait à demeurer un artiste, car seul méritaient dorénavant ce titre ceux et celles qui s'adonneront aux métiers d'art. Voici, par exemple, comme il concevait la tâche de la peinture de chevalet : «Je concluais que (...) le tableau de chevalet était aujourd'hui jeté sur le marché et offert comme appât à quelque acheteur inconnu, dans l'ignorance de l'emplacement qui lui était destiné, de son voisinage et des conditions dans lesquelles il serait présenté. Cette spéculation était à mes yeux incompatible avec la conception qui mettait la peinture au service de l'ensemble d'un décor (...), d'une unité et d'une harmonie intégrale (...). L'artiste auquel l'on s'adressait comme au médecin, à l'expert, ne pouvait devenir qu'un commerçant (...) soumis au principe fondamental du commerce : l'offre et la demande!» Selon van de Velde, la beauté possédait des vertus quasi-thérapeutiques. Aussi tint-il à protéger ses enfants des méfaits de la laideur en consacrant avec son épouse, «autant, sinon plus de soin à la formation de leur goût et à l'hygiène esthétique qu'à leur éducation intellectuelle et physique», dans un cadre de vie où «la forme saine et pure des objets dont (ils) s'entourer(aient) serait aussi vraie et morale que les êtres qu'(ils) choisir(aient) comme amis».
Rappelons que le troisième et dernier tome de ce récit est encore en préparation et qu'il s'adressera à la période d'après-guerre, alors que van de Velde renouera ses liens avec son pays d'origine, la Belgique, où il fondera l'école de La Cambre.
Alain Findeli 8/07/1997
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