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Alain Findeli |
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ANALYSE DE DOCUMENT
Jencks, Charles. The Architecture of the Jumping Universe. London : Academy Editions, 1995. 176 p.
La réputation de Jencks n'est plus à faire dans les milieux de l'architecture et de sa critique. Après avoir fait sa thèse sous la direction du regretté Reyner Banham, il publie en 1973 un remarqué «Modern Movements in Architecture», puis en 1977 «The Language of Post-Modern Architecture» (Jencks insiste énormément sur le trait d'union), premier état des lieux sur la question, qui connut le retentissement que l'on sait. L'ouvrage considéré ici est tout à la fois un bilan de l'architecture récente et un manifeste pour l'avenir de l'architecture. Son objet? Faire en sorte que l'architecture parvienne à prendre le train de l'épistémè contremporaine, le train du «nouveau paradigme» des sciences de la complexité et du chaos, de la cosmologie et de la cosmogénèse récentes, ainsi que de l'écologie et de la spiritualité redécouverte...Ouf!
L'entreprise de Jencks ne manque pas de séduction, ni de conviction. Il postule en effet que le changement de paradigme actuel a provoqué l'émergence d'une nouvelle conception du monde, de nouvelles valeurs, de nouveaux espoirs, et de nouvelles limites à l'action humaine. Et comme, selon lui, «les architectes doivent exprimer les idéaux de leur époque» et que, toujours selon lui, «l'architecture est du sens "construit"» («built» meaning), qu'elle «révèle ce que nous croyons, comment nous voulons vivre», il est impératif que les formes architecturales se métamorphosent en conséquence: «Form follows world view». Nous ne pouvons donc plus nous contenter d'une architecture qui représente l'ancien paradigme moderniste de l'ère de la machine, déterministe, mécaniste, matérialiste et réductionniste. L'architecture «devrait» représenter - c'est le mot-clé de Jencks qui dénote son penchant pour la sémiotique - le passage d'une cosmologie statique à une cosmologie dynamique. Par ailleurs, elle «devrait» également adopter une spiritualité régie par un dieu féminin pour, comme les pyramides, redevenir cosmique. En conclusion de son introduction, il précise bien que son livre s'adresse à «ceux et celles qui souhaitent modifier l'orientation conceptuelle de l'architecture et forger un changement culturel plus vaste.»
Après avoir dressé un résumé des principales caractéristiques du nouveau paradigme scientifique (une tâche pour laquelle on préfèrera néanmoins s'en remettre à d'autres auteurs), Jencks en déduit les principaux morphèmes et sémantèmes du nouveau langage architectural qu'il appelle de ses voeux: la vague, le pli, la torsion, l'ombilic, l'ondulation, l'aléa, la collision, la catastrophe, etc., ainsi que les propriétés structurales privilégiées: l'auto-similitude fractale, la profondeur organisationnelle, la superposition, l' «organicité», la «cosmogénicité». Il donne plusieurs exemples de ce nouveau formalisme, parmi lesquels les oeuvres de Eisenmann (surtout), Gehry, Goff, Calatrava, Makovecz ont sa préférence; plusieurs de ses propres réalisations (meubles, sculptures) font également figure d'exemples.
Mais Jencks s'applique à dépasser le stade purement formel. Pour cela, il adopte volontiers les convictions de la nouvelle philosophie de la nature que certains croient pouvoir tirer des théories de la complexité et des phénomènes d'émergence qui lui sont associés, se dirigeant ainsi vers un néo-teilhardisme assez répandu aujourd'hui. Même si Jencks refuse d'invoquer une finalité et une téléologie strictes (pas de point «Oméga»), il s'accorde volontiers avec l'idée d'une nature «prédisposée». L'évolution s'effectuerait donc dans un ou quelques sens privilégiés. De cette «intention» cosmique, Jencks tire une éthique pour l'architecture, une éthique «non humaine» tient-il à préciser afin d'éviter l'anthropocentrisme moderniste (?): «A mature, homeostatic structure is the goal of Gaia, and therefore (je souligne) should be the goal of architecture». Il résume le tout, dans son dernier chapitre, en huit règles directrices pour la nouvelle architecture «cosmogénétique», où la fonction représentative occupe bien entendu une place de choix, et où figure son nouveau mot d'ordre: «More is different», qui explique également son titre, où «jumping» fait référence à l'idée d'un univers évoluant par bonds, par sauts, d'un état de conscience à un autre.
Comme je l'ai dit, le livre provoque les idées reçues dans le monde architectural, propose des voies d'avenir dans la morosité anti-moderne postmoderne actuelle, et fournit un thème unificateur pour interpréter une production architecturale récente difficile à cerner dans sa diversité éclatée. Cependant, on peut se demander si le recours à une instance transcendantale (un univers «prédisposé», une déesse-mère génitrice permanente d'un chaos organisateur, une conscience cosmique autopoïétique) permettra à l'architecture de retrouver le sens perdu. On est en droit en effet de s'inquiéter de l'appel, au nom de l'architecture, à des instances régulatrices «non humaines». Pour quelles raisons un bâtiment devrait-il en effet ressembler à un processus cosmique, biologique ou physico-chimique, à une vague, à un pli, à une fronce? Jencks appuie son formalisme sur une épistémologie réaliste dont il ne perçoit pas le fondement anthropologique: il croit voir dans la cosmogenèse la Valeur, la Qualité, le Bien, le Vrai et s'autorise à fonder son système sur ces réalités «extra-humaines». Mais comment peut-il ignorer que ce sont des yeux et des esprits humains qui lisent ainsi ces catégories et ces idéaux dans la destinée du cosmos? Ce qui pousse Jencks à chercher dans la nature, dans le cosmos, dans le biologique, dans l'atome, etc. la nouvelle mesure de l'architecture, c'est l'absence d'une anthropologie contemporaine adéquate. Si les modèles de l'univers, des transformations de la matière, de l'idée de déterminisme, etc. ont effectivement évolué récemment au point qu'on soit en droit d'évoquer un nouveau paradigme, il n'en est pas de même de l'anthropologie. Tout en s'agrippant au behaviorisme et au positivisme, la psychologie universitaire s'est engagée dans la voie unique du cognitivisme sans s'être trop émue, apparemment, des mises en garde des psychologues dits «humanistes». Quant à l'anthropologie des anthropologues, son indigence est une insulte à la dignité de l'homme. Tant que nous ne disposerons pas d'une anthropologie digne de ce nom, l'architecture continuera à errer à la recherche de fondements «non humains», après avoir, chez la plupart des modernes, tenté de se fonder sur la raison instrumentale. On a bien essayé, dans les années 60 et 70, d'appeler les sciences «humaines» à la rescousse de l'architecture: psychologie environnementale, science du comportement, sociologie de l'architecture, etc. Pourquoi ces efforts n'ont-ils pas abouti? Non pas à cause de l'anthropocentrisme décrié par Jencks, mais pour les mêmes raisons: le déterminisme, le réductionnisme, le matérialisme et autres travers positivistes qui imprègnent l'anthropologie implicite de ces sciences.
À cet égard, dans son éditorial publié dans la revue Domus, Paolo Portoghesi me semble se rapprocher davantage que Jencks de l'idée d'une nouvelle architecture «organique» («Towards a new organic architecture», no 780, mars 1996, p. 4-6), dans la mesure où il a bien saisi l'importance de ne pas évacuer la dimension humaine. Il reprend pour cela la définition d'un praticien de l'architecture organique: «(Une architecture est) organique en autant que dans l'architecture intérieure elle recherche le bien-être matériel, psychologique et spirituel de l'être humain, et parce qu'elle étend ces exigences de l'environnement proche à la maison, puis de la maison à la ville (...) Organique serait donc toute architecture dont le projet serait davantage humain qu'humaniste». Nulle part dans le livre de Jencks ne trouvera-t-on mention de l'architecture intérieure; évidemment, si, comme il nous le martèle, l'architecture a pour principale ou unique tâche de représenter, c'est son aspect monumental, «cosmique» qui importe avant tout. On retrouve chez Portoghesi un bon nombre d'architectes cités par Jenck, mais il n'y a chez lui aucune interprétation erronnée des oeuvres de Makovecz, de Alberts, et des «Steineriens», qui ont solidement explicité leurs fondements anthropologiques; c'est de ceux-ci et non d'un formalisme a priori que découlent l'apparence «écologiquex ou organique et les performances environnementales de leurs bâtiments, n'en déplaise à Jencks. Puisque nous avons parlé de van de Velde précédemment, profitons-en pour citer ce qu'il écrivit au début de notre siècle, dans son style caractéristique: «Aucun sentier, aucun chemin, aucune route, aucune voie ne conduiraient l'Architecture vers sa vraie destinée qui ne s'orienteraient pas vers le "sens de l'humain"».
Alain Findeli 14/09/97
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