Nom du collaborateur Jean-Philippe Uzel
Thématique Diffusion de l'art contemporain
Type d'intervention Analyse
Type de document Textes dans livres
Date 08/04/97
   
Didi-Huberman, Georges. -- «D'un ressentiment en mal d'esthétique». -- L'art contemporain en question. -- Paris : Galerie nationale du Jeu de Paume, 1994. -- (Conférences & colloques). -- ISBN 2-908901-15-3. -- P. 65-88 -- ISBN 2-908901-15-3

Les attaques contre la création contemporaine qui se font entendre depuisle début des années 1990 semblent, depuis quelque temps, beaucoup moinstimorées et n'hésitent plus à afficher les motivations politiques quisous-tendent leur goût, ou plus exactement leur dégoût, esthétique. Entémoigne le dernier numéro de la revue Krisis, -- dirigée par Alain deBenoist, penseur d'extrême droite qui a un temps flirté avec les thèsesnégationnistes -- où l'on retrouve côte à côte les articles de JeanBaudrillard (dont nous signalions le « glissement » dans notre analyse du15/11/96), de Jean Clair, de Jean-Philippe Domecq et d'autres au nombredesquels un certain Kostas Mavrakis qui fait tout simplement l'apologie del'art nazi, fasciste et stalinien (voir au sujet de ce numéro de Krisisl'article de Philippe Dagen « L'art contemporain sous le regard de sesmaîtres censeurs », Le Monde, 15 février 1997). Face à la surprise que peuventsusciter les options idéologiques soutenues plus ou moins explicitementpar ces intellectuels, il semble utile de relire l'article que GeorgesDidi-Huberman a fait paraître en 1994 pour répondre aux trois numéros quela revue Esprit avait consacrés en 1991 et 1992 (n¼ 173, 179 et 185) à la« crise » de l'art contemporain. A un moment où les jeux semblaient beaucoupmoins clairs qu'aujourd'hui, Didi-Huberman notait que les questionsesthétiques débattues par les auteurs qui avaient contribué à ces troisnuméros (en l'occurrence Jean-Philippe Domecq, Jean Molino, Marc LeBot...) étaient inséparables des questions éthiques : « il s'agit là, avanttout, d'un débat moral et moraliste » (p. 72). Convoquant le Nietzsche deLa Généalogie de la morale, il montrait de façon très convaincante que cesécrits se déclinaient sous le signe du « ressentiment », du « désir devengeance ». En voulant « se débarrasser de Baudelaire » (Molino), « ne plusentendre parler de Warhol » (Domecq), ces auteurs cherchaient en fait àoublier leur impuissance face à un type de création qu'ils ne comprenaientpas, qu'il leur résistait et qui les renvoyait à leur propre« désoeuvrement ». Mais cette « diabolisation » de la modernité esthétiquen'était, selon l'auteur, que le symptôme d'un ressentiment beaucoup pluslarge : « Il s'agit d'abord d'un ressentiment moral et idéologique bienplus vaste qui cherche dans le domaine esthétique son application la plustriomphaliste et la plus aisée en un sens » (p. 73). L'analogie avec lascène politique était en effet omniprésente dans la « rhétorique del'exécration » analysée par Didi-Huberman et ce, sous au moins troisformes : l'art contemporain était associé au communisme, au mercantilismeet à l'étranger : trois thèmes qui font depuis toujours les choux gras dela pensée d'extrême droite. Mais Didi-Huberman n'en restait pas à ceconstat qui se trouve aujourd'hui confirmé par le rapprochement dessignatures que l'on trouve dans Krisis. Il se demandait également pourquoi« cette pseudo-esthétique du 'jugement de dégoût' » était si efficace etrencontrait un tel écho auprès du grand public. Sa réponse doit êtreméditée : c'est l'institution artistique qui en manquant à son premierdevoir, élaborer un travail critique réel, a laissé vide un espacethéorique que s'est empressé d'occuper la critique haineuse duressentiment. Pourtant Didi-Huberman, contrairement à Rainer Rochlitz(voir notre analyse du 15/11/96), ne cherche pas à rétablir « unerationalité esthétique » pour faire barrage à la « rhétorique del'exécration » car selon lui « faire oeuvre critique, c'est le contraire devouloir imposer des critères ». Critiquer c'est avant tout, selonDidi-Huberman (et ses écrits le prouvent), prendre le temps de connaîtreet d'analyser une forme afin d'en « créer » une autre, « critiquer, c'est,enfin, retrouver cette 'puissance à admirer' qui manquera toujours au tondu ressentiment, (...) (c'est) produire le gai savoir » (p. 85).
Jean-Philippe Uzel

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Dernière mise à jour : 05/01/99
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